Le cardinal Pizzaballa publie une longue lettre pastorale qui aborde la question de la coexistence

Le cardinal Pizzaballa publie une longue lettre pastorale qui aborde la question de la coexistence

Le cardinal Pizzaballa a publié le 25 avril dernier une longue lettre à destination des fidèles de son diocèse. Elle aborde la situation actuelle en Terre sainte, mais traite de différents aspects de la vie de la communauté chrétienne en Terre sainte.

Pour le cardinal, “la guerre est devenue une fin en soi”

Il traite d’abord de la guerre et de la crise du multilatéralisme, laquelle a des conséquences concrètes au Proche-Orient.

Ce que nous vivons n’est pas seulement un conflit local. C’est le symptôme d’une crise bien plus profonde, d’un changement de paradigme à l’échelle mondiale. Pendant des décennies la communauté internationale, et en particulier le monde occidental, a cru en un ordre international base sur les règles, les traités et le multilatéralisme. Non sans une pointe d’hypocrisie, elle affirmait que le droit international, la Convention de Genève, les résolutions de l’ONU, étaient des instruments imparfaits mais nécessaires pour réguler la coexistence entre les peuples et protéger les plus faibles contre la loi du plus fort. Aujourd’hui tout le monde semble avoir pris conscience de sa faiblesse, mise en évidence par son incapacité à gérer ces conflits. En Israël et en Palestine, pour des raisons différentes et opposées, la confiance dans ce système a disparu depuis longtemps.

 

Nous assistons au retour du recours à la force comme instrument jugé décisif pour la résolution des conflits, celle-ci étant réduite presque exclusivement à sa forme violente et militaire, au détriment de toute autre possibilité fondée sur le droit, le dialogue et la responsabilité envers les civils. La guerre est devenue l’objet d’un culte idolâtre : on ne s’assoit plus à la table des négociations pour éviter à tout prix les conflits, mais on les garde bien à l’esprit comme un scénario possible, voire inévitable. Les civils ne sont plus des victimes collatérales, mais des dommages imputables au refus de l’ennemi de se rendre ou des instruments utiles à la réalisation de ses propres objectifs. La guerre est une fin en soi. Certaines puissances mondiales, qui se présentaient autrefois comme les garantes de l’ordre international, révèlent un autre visage : elles choisissent leur camp non pas en fonction de la justice, mais en fonction de leurs propres intérêts stratégiques et économiques. Une grande partie des institutions – civile, politique, religieuse – s’en trouvent réduites à demeurer les spectatrices silencieuses et impuissantes face à l’émergence de ce nouveau désordre mondial.  

Mais le recours à la force n’est pas une solution durable, pour le cardinal:

L’histoire de cette Terre, marquée par des conflits anciens et répétés, nous enseigne en outre qu’il est illusoire de penser que la force, même lorsqu’elle est jugée nécessaire à court terme, puisse à elle seule offrir une solution durable. Lorsqu’elle devient un langage courant et un critère dominant, elle finit par alimenter une spirale de violence qu’il est vraiment difficile d’interrompre.

Le patriarche souligne le rôle pris par les médias avec la difficulté d’avoir une analyse claire et des narratifs cohérents – le cardinal fait ainsi référence au poids pris par les images:

Le rôle des médias et de la communication est aujourd’hui plus central que jamais. D’une part, ils sont la fenêtre par laquelle nous recevons des informations provenant d’endroits autrement inaccessibles. D’autre part, ils sont devenus le vecteur privilégié de la diffusion de récits multiples, souvent contradictoires, et de plus en plus difficile à vérifier. Dans un conflit comme celui que nous vivons actuellement, la guerre ne se déroule pas seulement sur le terrain, mais aussi à travers les mots et les images : chaque photographie, chaque vidéo, chaque titre peut devenir une arme. Et le risque de se perdre, de ne plus parvenir à distinguer le vrai du faux, l’actualité de la propagande, est bien réel.

Il y a aussi le rôle du numérique et de l’intelligence artificielle (IA) dans les démarches militaires: à qui revient la décision qui implique des pertes en vies humaines ?

À cela s’ajoute un autre élément, peut être encore plus nouveau et inquiétant. La guerre en cours a soulevé des questions éthiques pour lesquelles nous ne sommes pas préparés. Je pense, en particulier, à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les opérations de guerre. Il ne s’agit plus seulement d’armes toujours plus précises ou de drones télécommandés : nous entrons dans une phase où ce sont les algorithmes qui sélectionnent les objectifs et prennent des décisions qui, jusqu’à hier, relevaient exclusivement de l’humain. Que se passe-t-il lorsqu’une machine décide qui vit et qui meurt ? Quelle responsabilité incombe encore à l’homme ? Ce sont là des questions nouvelles, auxquelles nous n’avons pas encore de réponses, mais que nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer.

Pour le cardinal,

il faut toutefois préciser que la crise du multilatéralisme et des institutions, ainsi que ces nouvelles questions, ne sont pas des abstractions intellectuelles éloignées de notre réalité quotidienne. En revanche, elles ont un impact direct sur la vie de notre communauté ; elles constituent le cadre dans lequel s’est déroulée la vie quotidienne ces dernières années, et elles sont source d’une profonde souffrance. Je me suis souvent demandé, par exemple : combien de personnes sont mortes sur notre territoire ces dernières années à cause d’une « décision prise par un algorithme » ? C’est dans ce contexte que nous devons interroger le vécu de notre diocèse.

Le patriarche latin souligne d’abord le phénomène de polarisation, non seulement entre les Israéliens et les Palestiniens, “mais au sein même de ces deux tissus sociaux”

À cette rupture du lien s’ajoute un phénomène préoccupant : la polarisation croissante. Non seulement entre Israéliens et Palestiniens – que nous connaissons bien – mais aussi au sein même de ces deux tissus sociaux. On se replie de plus en plus dans des groupes fermés, dans des enclaves sociales où l’on ne côtoie que des personnes qui partagent les mêmes opinions, qui parlent la même langue, qui partagent les mêmes craintes. Cette tendance est encore renforcée par les algorithmes des réseaux sociaux, qui proposent constamment aux utilisateurs du contenu qui confirment leurs convictions préexistantes, en renforçant les clivages dans lesquels ils évoluent et en creusant encore davantage le fossé de méfiance et de peur entre les groupes.

 

La peur et la radicalisation engendre fragmentation et repli sur soi. On se réfugie au sein de son propre groupe, comme dans un refuge. On cesse de fréquenter ceux qui sont différents, ceux qui pensent autrement, ceux qui appartiennent à une autre communauté, à une autre confession, à un autre courant politique. Des bulles parallèles se forment, sans aucune communication entre elles. 

Le cardinal Pizzaballa souligne la conception négative du sentiment d’appartenance

Cette fragmentation ne concerne pas uniquement les rapports entre les groupes : elle remet en question la manière même dont se construit le sentiment d’appartenance – nationale, sociale, personnelle. On se définit de plus en plus par opposition : nous sommes ce que l’autre n’est pas. Dans ce jeu de miroirs, l’identité devient rigide, défensive, exclusive. Comme s’il n’existait plus de « Nous » qui englobe tout le monde, mais seulement une multitude de petits « nous » qui s’opposent les uns aux autres. Quand le « nous » se réduit à des identités opposées, il devient facile de réduire l’autre à une image simpliste et de le considérer comme un bloc homogène. Or, dans toute société, il existe des voix et des positions différentes, et résister à la tentation de considérer des peuples entiers comme des blocs monolithiques est la première étape pour reconstruire les relations.

«Pas d’alternative à la coexistence»

Mais pour le  cardinal Pizabballa, la Terre sainte est “la maison de tous”. “Il n’y a pas d’alternative à la coexistence”.

Cependant, le langage le plus fort est celui de la réalité. Et la réalité, bien au-delà de ce que nous pensons, ressentons ou croyons, nous rappelle que nous sommes destinés à trouver les formes possibles pour vivre ensemble. Il n’y a pas d’alternative. Cette Terre – tant disputée et aimée – est la maison de tous : les juifs israéliens et les arabes palestiniens, les juifs, les chrétiens, les musulmans, les druzes, les samaritains, les bahaïs et de toute autre confession. Dieu nous a réunis ici. Nous, chrétiens en particulier, avons une mission précise : être sel et lumière là où nous sommes. Cela signifie ne pas renoncer à créer des occasions de rencontre entre les différentes communautés nationales et religieuses, car lorsque les mots ne suffisent plus, c’est alors que des gestes concrets deviennent nécessaires.

Dans les “implications pastorales” – la troisième partie de la lettre -, le cardinal aborde la question de la liturgie et de la prière. La prière n’est pas qu’un moyen pour obtenir quelque chose, même si c’est la paix ou la fin de la guerre: elle est aussi un “moment d’amour et de rencontre avec Dieu”.

Il existe une tentation subtile que nous devons reconnaître : celle de réduire la prière à un simple outil, à un instrument qui permet d’obtenir autre chose – fût-ce la paix, la fin de la guerre ou la résolution des problèmes. La prière n’est pas un moyen. C’est un moment d’amour et de rencontre avec Dieu, où nous cherchons à Le voir et à être vus par Lui, comme nous le faisons lorsque nous rendons visite à ceux que nous aimons. C’est le cœur, le souffle. C’est ce qui maintient notre communauté en vie lorsque tout le reste vacille. Celui qui prie trouve la confiance, même lorsque cela semble impossible, car si la prière ne change peut-être pas tout et n’apporte pas de résultats immédiats et tangibles, elle transforme notre façon de voir les choses.

La liturgie est “l’action même du Christ dans l’Église”

En résumé, voici l’essentiel : la liturgie n’est pas un ensemble de pratiques, mais l’action même du Christ qui continue à façonner, à guérir et à soutenir son Église. Faisons de la prière le cœur battant de nos paroisses, de nos familles, de nos écoles. Une communauté qui prie ne fuit pas la réalité, mais apprend à la vivre avec le regard de Dieu, dans la lumière pascale qui resplendit même quand tout autour est nuit. Les paroisses sont sans aucun doute le cœur battant de notre vie communautaire ; c’est là que sont administrés les sacrements et célébrées les liturgies.

Le refus de la violence, même en parole: «’autre reste toujours une personne à respecter»

Le cardinal Pizzaballa appelle aussi au refus de la violence, qui n’est pas le déni de la réalité, ni la justification même du mal – ce qui s’explique dans une situation d’asymétrie propre à la situation israélo-palestinienne. Pour le patriarche, il faut “appeler les choses par leur nom sans jamais réduire l’autre à un ennemi. En toute circonstance, l’autre reste toujours une personne à respecter. “ Cela concerne l’éducation des enfants – pas de propos haineux -, mais aussi les médias: “soyons exemplaires : une information qui recherche la vérité et favorise la compréhension, et non la confrontation. “

Nous nous sentons impuissants face à la loi du plus fort. Mais l’Apocalypse nous rappelle que la force de Dieu est celle de l’Agneau : une douceur qui ne cède pas, un amour qui ne plie pas devant la haine, un pardon qui désarme l’ennemi. Que telle soit notre « politique ». Le pape Léon XIV l’a bien rappelé dans son premier message de paix : « Le monde ne se sauve pas en aiguisant les épées, en jugeant, en opprimant ou en éliminant nos frères, mais plutôt en s’efforçant inlassablement de comprendre, de pardonner, de libérer et d’accueillir tous, sans calcul ni crainte ». (Célébration eucharistique en la fête de Marie, Mère de Dieu – LIXe Journée mondiale de la paix, 1er janvier 2026). 

Appel à l’espérance de la part du cardinal

Pour le cardinal, Dieu n’a pas abandonné les hommes: c’est au cœur même de la foi chrétienne.

Il ne s’agit pas d’un optimisme naïf ni d’une attitude qui ignore la dureté de la réalité. La confiance chrétienne naît de la foi et constitue un choix à contre-courant. C’est la certitude que Dieu n’a pas abandonné l’histoire au chaos et qu’il reste proche de ceux qui souffrent, de ceux qui sont persécutés, de ceux qui sont rejetés. C’est la conviction qu’une vie donnée par amour n’est jamais perdue.”

(…)

Certains pourraient penser qu’il s’agit de gestes insignifiants, car « ici, rien ne changera jamais ». Mais même si c’était le cas, nous ne pouvons renoncer à faire la différence. Nous voulons être cette petite présence, parfois gênante, qui ne se laisse pas guider par les discours de haine, mais qui, avec douceur et détermination, affirme la sienne : les chrétiens ne haïssent pas. Tel est notre témoignage, et c’est déjà une prophétie.

Le cardinal met aussi en garde contre le repli sur soi qui peut guetter les chrétiens

Enfin, le cardinal souligne les risques de repli qui peuvent guetter la petite communauté chrétienne

Il faut prendre conscience du danger latent qui guette toute communauté, surtout lorsqu’elle est aussi petite que la nôtre : celui de se refermer sur soi-même, de devenir une forteresse. La tentation est grande de protéger ce qui reste, de défendre ses frontières, de préserver son identité – une attitude compréhensible, certes, mais qui n’est pas chrétienne. L’amour que Jésus nous enseigne ne connaît pas de frontières. Lorsqu’on lui a demandé quel était le plus grand commandement, il a indissolublement uni l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Et le prochain, dans sa parabole, est un Samaritain – un étranger, quelqu’un de différent, quelqu’un à qui on ne parlait pas. Jérusalem – nous l’avons vu – a toujours les portes ouvertes et subsiste dans la mesure où elle sait accueillir

Bref, une longue lettre pastorale, mais qui aborde différents sujets et qui donne un point de vue à la lumière de la foi chrétienne dans une région troublée où la paix n’est plus dans les cœurs.

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